Interview

SICAA

SICAA


De son premier album sorti chez Moose Records, à sa participation aux Goodies For Homies de Château Bruyant, en passant par sa conception bien à lui du sample et sa relation à la production, entretien dans les grandes largeurs avec Sicaa, une figure singulière de l’abstract.


PlayMyKick : Un peu de présentation… Peux-tu citer les évènements qui ont été pour toi les plus importants dans ta carrière, de tes débuts à aujourd’hui ?

Sicaa : Hello! Une grosse cascade en roller qui m’aura valu de passer l’été 2003 platré devant mon ordi et de découvrir la prod. Le décès d’un bon pote, OS Looper avec qui je faisais du son qui m’a poussé à me remettre à produire en 2011 après une pause d’un an. Mon premier album chez Moose Records et mon featuring sur Xlr8r en 2015 pour le morceau « Frantic » signé sur un 12′ chez Exploration Music. (V.A Setting Forth Lp)

Pmk : Quelle a été ton éducation musicale ?

S : Dès tout petit j’allais aux concerts, répètes, jams, et sessions studio de mon père… Entre jazz, freejazz, bebop, hardbop, fusion, world, etc, j’ai eu de la chance, énormément de chance d’avoir accès à tout ça. Ensuite le conservatoire de 5 à 10 ans, clarinette classique/solfège, les bases. Après les percussions avec un pote qui m’a fait decouvrir les plans trad’ africains, brésiliens, antillais etc… Puis période metal/fusion de 14 à 18 ans avec notre groupe du lycée.
Prodigy, Cypress Hill, Wu Tang Clan, Iam, Ntm, Enhancer, Pleymo, Limp Bizkit, Korn, Megadeath, Aqme, Nirvana, Wunjo, Portishead, Massive Attack, Bjork, Photek sont parmis les artistes qui m’ont le plus influencé jeune et donc éduqué en quelque sorte. Et puis l’éducation musicale, c’est toute une vie, on a, bien heureusement, jamais fini d’apprendre.

J’adore les références tordues et cachées dans les morceaux, ce sont des sortes d’hommages et de clins d’oeil qui offrent une dimension en plus pour l’oreille aguerrie.

Pmk : Quel genre de musique aimes-tu sampler ?

S : Principalement de la soundtrack de film et jeux vidéos car je trouve que le lien avec l’image donne une profondeur au son, un peu comme si tu passes de 2D en 3D, du coup le sample apporte quelque chose de plus qu’un sample musical classique, et rajoute un bout d’image aux tracks, même si ça reste subjectif, puis après c’est surtout du domaine de la geekerie, je suis un gros gamer et un gros cinéphile donc ça aide… J’adore les références tordues et cachées dans les morceaux, ce sont des sortes d’hommages et de clins d’oeil qui offrent une dimension en plus pour l’oreille aguerrie. Il y a aussi tout un aspect des musiques traditionelles de par le monde que j’aime utiliser, mais je sample de moins en moins ces derniers temps.

Pmk : T’es-tu déjà refusé de sampler, parce que tu avais l’impression de toucher à un chef d’œuvre ?

S : Oui ça m’est déjà arrivé. Je pense que le sample doit être utilisé comme outil/matière, sorte de couleur, de teinte à rajouter en plus d’un arrangement original, ou alors en référence/hommage lorsqu’il s’agit de voix ou de thèmes bien distincts, ou encore complètement assumé comme dans le hiphop. Il y a pas mal de choses que j’ai voulu utiliser mais je me suis retenu ou j’ai abandonné après avoir testé et réalisé que ça n’avait pas de sens, que ça enlevait l’âme de l’oeuvre originale…
À ce moment là il ne faut pas aller plus loin et peut-être partir sur un remix, ou alors complètement assumer le sample et le mettre vraiment en valeur dans l’instru.
Un mc new yorkais avec qui j’étais en contact en 2013 m’a demandé de sampler Breathe de Telepopmusik pour lui en faire une instru. J’étais moyennement chaud parce que je trouvais ça trop évident, je l’ai fait pour le sport et lui ai envoyé mais il m’a fait galéré, donc j’ai laissé tomber et coupé tout contact. Finalement je me suis rendu compte que ça passait pas trop mal pour un remix abstract hip hop et je l’ai donc publié tel quel.

La musique peut être une thérapie parfois, au même niveau que la boxe qui m’a bien sauvé et qui m’aide à garder le cap.

Pmk : Dirais-tu qu’aujourd’hui tu as plus tendance à faire de la musique pour toi plutôt que pour les gens ?

S : Tout dépend du projet et du morceau, certains sont plus personnels que d’autres, et finiront dans un disque dur. On aborde pas de la même manière un track dancefloor orienté club et un track intimiste dédié à l’écoute, ou même dédié uniquement à faire sortir certaines choses de la tête, sorte d’exutoire personnel.
La musique peut être une thérapie parfois, au même niveau que la boxe qui m’a bien sauvé et qui m’aide à garder le cap. Il faut distinguer les deux perspectives pour bien orienter le taf, faire les bons choix. En tout cas j’aime les deux approches, on peut passer de l’une à l’autre, d’un morceau super deep à une vibe plus péchu destinée à te faire bouger la tête et même danser si tu es chaud.

Pmk : Lors de ton premier album « The Source » quelle a été ta vision lors de sa fabrication ?

S : The Source s’est construit en deux années, au printemps 2013 j’avais envie d’écrire un album et j’avais quelques morceaux qui faisaient un bon point de départ (The Source, Only You, From Day One), donc je me suis concentré sur la perspective qu’ils me donnaient et j’ai continué à composer dans la même direction. Les morceaux composés en 2014 sont légèrement différents dans le ton, mais complètent la première partie de l’album et lui donne l’équilibre que je cherchais. Ça parle de vécu, de rêves, d’espoir, d’amour, de sexe, de souvenirs, de voyages, d’art, ces morceaux sont tous libres d’être interprétés subjectivement d’une manière différente par n’importe qui, c’est une musique libre.

Pmk : Personnellement je le trouve tourné vers l’exploration d’une vibe « abstract dowtempo et hiphop », est-ce le cas ?

S : Complètement, je suis à fond dans cette vibe, je m’en sens très proche, ça me permet de créer d’une manière hybride où je peux passer d’un style à un autre et ça me laisse libre dans la direction globale des morceaux.

Pmk : Cet album est aussi sorti sous le label Moose Records dont la réputation n’est plus à faire, comment s’est faite la rencontre ? Quelle a été ta réaction par la suite ?

S : Nous avons échangé sur le net, je leur ai proposé une version EP de l’album avec 5 tracks et ils étaient chaud, j’étais tellement content tu peux pas imaginer, par la suite je me suis dis que c’était trop bête de ne pas utiliser les 5 autres morceaux de 2014, du coup je les ai fait écouter à Julia et Andrea et ils ont aussi accroché, on a donc décidé d’en faire un 10 titres. J’étais sur un nuage, je ne pourrais jamais assez les remercier, ils ont été au top avec moi.

C’est un son subtil qui a du coeur, organique et travaillé, pointu mais pourtant assez chill et aérien pour faire planer n’importe qui. Enormément de classe.

Pmk : D’ailleurs, Moose Records c’est la bannière de l’« organic music eater », si tu devais en donner la définition ça donnerait quoi ?

S : Moose c’est une famille de passionnés, un des labels avec qui je travaille dont je me sens le plus proche au niveau de l’esthétique sonore. C’est un son subtil qui a du coeur, organique et travaillé, pointu mais pourtant assez chill et aérien pour faire planer n’importe qui. Enormément de classe. Un des plus honnêtes, musicalement, et humainement tout comme Exploration Music.

Pmk : Il y a aussi une collaboration avec Ujo pour la prochaine tape du label, dans quel genre sera le track ?

S : C’est un morceau assez spécial qui évolue en trois parties. Entre ambient/chill, abstract/beat, et bass music/trap. Mais je ne vais pas en dévoiler plus ! Surprise !

Pmk : Ujo avait sorti un très gros projet avec l’EP « One more day » tu en as pensé quoi ?

S : D’une lourdeur extrême ! En plus d’être grave sympa, c’est un sacré producteur très talentueux. Il a une bonne oreille, il fait un très bon taf sur les ambiances et les rythmiques ! Forgive yourself et Free sont mes préférés de l’EP. Un gars à surveiller de près !

Pmk : Il y a également eu un trois titres « Treasures » en 2015 et « Skyhigh» en 2014 pour les Goodies For Homies de Château Bruyant records, quel en est l’enjeu ?

S : Les Goodies For Homies sont la série free download de Chateau Bruyant. C’est un label pilier dans le monde de la bass music en France et cette série de releases est un moyen de rendre plus facile l’accès à cet univers pour le public, en proposant des releases de qualité en téléchargement libre. J’ai donc été très content qu’ils sortent « Skyhigh » et « Wet Till Late » en 2014, ça s’est super bien passé. L’été suivant j’avais deux autres morceaux un peu dans la même teinte que je leur ai proposé, dont le « Treasures » qui n’est autre qu’un remix d’un des fameux thèmes de Zelda, et « Yum Yum » un morceau trip sur les Ewoks et la bataille de Endor. On a bossé une version vocale alternative de « Treasures » avec mon pote chanteur et producteur PxP qu’on a par la suite ajouté à l’EP.

Pmk : Comment s’est faite la connexion ?

S : Niveau Zero est un très vieil ami avec qui j’ai eu souvent l’habitude jouer sur Paris, notamment avec le crew Sub:Culture dont il faisait parti dans les années 2000-2010. Je connais les Tambour Battants de la même époque où envoyait tous de la grosse dnb en club. La connexion s’est donc faite très naturellement.

Pmk : Ton premier morceau « Square Things » sous le projet Sicaa date de 2011, dans quelle mesure ton son a-t-il évolué par rapport à tes débuts ?

S : J’étais vraiment à fond dans l’abstract hip hop à cette période, ce titre est à la base un morceau de mon pote OS Looper basé sur un sample de Oxygène par Jean-Michel Jarre. Quand j’ai récupéré son disque dur, j’ai chopé les samples et je l’ai rebossé à ma sauce pour lui dédier. Je me suis éloigné du côté ‘bass/dancefloor’ pendant un temps mais je suis en train d’y revenir petit à petit depuis 2014. Je pense que c’était nécessaire et que ça m’a permis de travailler dans une perspective différente à laquelle je n’étais pas habitué. Ça a nourri mon son, et ça m’a beaucoup aidé.

En peinture le figuratif me fait chier, j’aime l’abstraction, ça me fait vibrer.

Pmk : De facon générale, le côté abstract tient un peu le fil rouge n’est-ce pas ?

S : Complètement, je pense que ça fait partie de mon identité, c’est dans mes gènes. En peinture le figuratif me fait chier, j’aime l’abstraction, ça me fait vibrer. Zao Wou Ki est mon peintre préféré dans ce domaine.

Pmk : Un producteur fétiche ?

S : Deux. Dj Krush qui pourrait d’ailleurs être à l’abstract hip hop ce que Zao Wou Ki est à l’abstrait. Et Mr Oizo !!! Analog Worm Attack est ma putain de bible.

Pmk : Récemment tu as lâché un remix de Kanye West, d’ailleurs, son dernier album vient de sortir, quel en est ton ressenti ?

S : J’aime bien le nouvel album. Le morceau « Friends » m’a parlé tout de suite, je m’y suis reconnu alors que la plupart du temps je me sens à mille lieus de sa vibe. Je suis assez mitigé sur Kanye. D’un côté on perçoit tous le type megalo et un peu abusé, mais de l’autre on ne peut s’empêcher de sentir le travail dur et le génie. Les lyrics et la prod du son m’ont vraiment bluffé. J’ai pas tout de suite pensé à le remixer, mais plusieurs semaines après en le réécoutant, ça paraissait évident, j’avais déjà l’arrangement en tête, et je me suis dis allez fait toi plaiz.


La Sélection de Sicaa :

 Arca – Urchin

Dj Paypal – Say Goodbye feat. Keiska & Tielsie

KasFlow – Touchdown feat. Mal Pacino

Keith Ape – It G Ma feat. JayAllDay, Loota, Okasian & Kohh

Tommy Cash – Leave Me Alone

Yung Lean – Hoover

Yan Kaylen – Suspension Of Disbelief

Deftones – Doomed User

Kanye West – Real Friends

Jesuistheo & The Accident – 08 03


Pmk : Tu prépares quoi pour la suite ?

S : Un EP 12′ + digital chez Exploration Music pour la fin printemps-début été, suivi d’une sortie speciale 7′ pouce en édition limitée avec un mc que j’aime énormément. Une track sur la prochaine compil’ Highlife Recordings. Le feat. avec UJO sur la prochaine MooseTape. Plus des collabs, des remixes, des dates sur Paris, des vidéos & artworks avec mon projet Mshnnshn, et le retour au sources avec Waymore Sound notre groupe du lycée qu’on est en train de remonter.

Merci Pmk !


Thomas, le 4 Avril 2016


 

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